CARNAVAL ATOMIQUE

       C’était la fête. On avait tous l’air bien content. C’est qui y’en avait des ces lumières ! Des qui partaient partout comme ça, dans tous les coins du monde. C’était vachement géométrique comme fête. On s’en prenait plein les mirettes de leurs variantes dans le spectre. Et comme style de spectre, il faut le dire, y’avait pas que des lumières en l’air. Non. Y’avait aussi nous autres, les fêtards. Debout sur la piste à danser (enfin, moi, j’étais juste debout). Juste un peu trop réveillés en somme. On se percute, on se bouscule. On se triture un peu le rêve. C’était la fête quoi. On s’aimera jusqu’à demain matin…
    
Au bar, y’en avait une avec des cheveux violet. Alors moi, je m’approche, et je lui demande en hurlant ce qu’elle aurait bu si elle avait eu soif. « Mais… tes paroles chéri ! » qu’elle me répond, la conne. Alors moi, face à une répartie aussi dégueulasse, bon, ben,  j’me vexe. Forcément. Et j’me casse…

Ensuite, je trébuche sur une autre, une rousse, et je la branche encore plus lourdement. Alors évidement, elle me gifle et elle me fait un peu mal. Aux  tympans surtout. Elle me criait comme ça dans l’oreille droite, cette rousse, que j’étais « un pauvre phallocrate complexé, doublé d’un sale con »… Ce que je n’approuvais qu’à moitié, en vérité. Je lui répondis dans cette foulée que si elle avait voulu boire quelque chose, je me serais fait un plaisir de faire semblant de discuter un peu avant d’aller chez moi, faire semblant de faire autre chose. Alors, en rigolant, elle me répond la rousse, que je manquais un peu de tact quand même. Et puis elle regarde sa montre... Alors, moi aussi, je la regarde sa montre… Après, elle regarde en l’air... Alors, j’en profite pour mater sa poitrine et lui réponds sans rire qu’elle manque un peu de volume, niveau protubérances mammaires, et ça l’amuse encore… Je m’étais mangé une bonne baffe mais finalement, j’étais sur la bonne voie… « Doublé d’un sale con », donc…
    
En nous voilà complices, à nous crier dans les oreilles, à nous confier des confidences, à nous branler l’imaginaire, à nous chatouiller le mystère. Défoncés. Comme si le monde était parfait et que rien d’autre n’avait d’importance… On en était presque à l’existence possible d’une ou plusieurs entités divines quand je m’aperçus en trébuchant à nouveau sur quelqu’un, que j’avais toujours mes bottes allemandes. Du coup, j’me tire au vestiaire chausser mes espadrilles de course.

De retour sur la piste, y’en avait des plus réveillés que d’autres. Incontestablement. Et ils se l’agitaient le truc, les fêtards… Ils s’en bouffaient du bpm ! Dans ce carnaval atomique. Les grands coups de basse dans le bide, ça fait remonter la grimace. La fête quoi.

Et encore plus rapidement que le temps qui lui aurait fallu pour le trouver long, me voilà de retour au bar.

“Au fait, comment tu t’appelles ?” qu’elle finit par me faire comme ça.
“Michel Platini” que je lui répond, “et sinon…?”
- Sinon quoi ?
- Ben... qu’est-ce qu’on pourrait bien faire semblant de se dire maintenant…?
- Je propose que tu continues de faire semblant d’être désagréable...
- Dis tout de suite que tu veux que j’te mette un doigt sous la table !
- Ben, c’est que je m’appelle Roger quand même.
- C’est sûr...

Et là, je me lève et j’me casse. Vers l’autre bar. Je bataille pour traverser la piste ( Je rappelle que j’ai des espadrilles de course). Je me fraie un couloir à grands coups de fausse machette. Aventurier de l'intérieur. Trompe la mort sous substances. Conquistador.

Ah ça, de l’ambiance, y’en avait. Peut être un peu trop, même. On se le nourrissait le monstre. À se rebondir en extase dans cette jungle assourdissante. Enfin, la piste à danser, quoi. Justement, dans le tas, y’en avait une qui me faisait des signes. Sauf que moi, je danse pas. C’est la forêt des regards qui partent. En couilles, pour la plupart. Et elle insiste… Non, j’veux pas danser, non ! Laissez moi transpercer la foule !  Ah, tiens voilà le bar ! Je m’accroche à de fausses branches en visant un tabouret libre.   

(intervention de ma secrétaire personnelle dans l’oreillette)

CHANTAL - Monsieur…?
MOI - Oui, Chantal…?
CHANTAL - Monsieur, cela fait déjà plusieurs phrases qui s’envolent un peu loin, là.
MOI - Oui, je suis un artiste ! Je suis en train de créer ! Connasse !
CHANTAL : Oui… bien sûr monsieur… Seulement… il se trouve que m’avez demandé de vous arrêter dès lors que… vous commenciez à en tricoter des caisses et que, je cite : « tirez moi une balle dans la tête si je me prends pour un poète  !»
MOI - Magnifique. Qui a dit ça…?
CHANTAL - C’est vous monsieur.
MOI - Quel talent. J’ai dit d’autres trucs aussi canons…?
CHANTAL - Heu… Oui et… enfin… C’est que… vous aviez ajouté… en hurlant : « et surtout, SURTOUT, arrêtez moi si je commence à faire des phrases qui se prennent pour des phrases ! Et que je rechute sur les octosyllabes ».
MOI - Quel con… J’ai dit deux fois : « surtout »…?
CHANTAL - Oui, monsieur. Et puis… enfin…
MOI : Et puis quoi, BORDEL…?!
CHANTAL : Ben… On se marre pas tellement quand même…
MOI - MAIS PUTAIN ! CHUIS PAS UN CLOWN, MERDE ! Bien, et donc…?
CHANTAL - Et donc : c’est long… c’est lourd… et… comment dire… C’est moche.
MOI - Ah merde…
CHANTAL - Enfin : « moche », n’étant pas vraiment le mot juste dans le sens où le mot juste serait plutôt : « indigeste », monsieur.
MOI - De mieux en mieux ! Bien, Chantal, j’ai envie de vous insulter, là. Mais je crois que je vais vous virer d’abord. Non, je vais vous insulter espèce d…
CHANTAL : Et puis, je ne vois pas l’intérêt de vous acharner sur des descriptions médiocres qui finiront toutes à la poubelle. Vous savez pertinemment qu’on les coupe au montage car vous n’êtes pas très performant en descript…
MOI : Chantal… Hum… et si vous alliez un peu vous faire foutre…?
CHANTAL : Je préfèrerais avoir mon chèque, monsieur.
MOI : Ecoutez Chantal, ce chapitre commence à me faire chier ! Je sens que je vais intégralement l’effacer si vous continuez à me casser les couilles !
CHANTAL : Oh, vous savez moi, tant que j’ai mon chèque…
MOI - Attendez que je retrouve le numéro de ces jumeaux ukrainiens et sanguinaires ! Et je vous jure que vous allez les kiffer, mes descriptions !
CHANTAL : Heu… Oui… Sinon, ce dialogue patine un brin, monsieur… et surtout, surtout… on attend la chute…
MOI : MAIS PUTAIN ! JE SUIS NUL EN CHUTES !
CHANTAL : En effet… Et c’est tout à fait regrettable.
MOI : Bien, Chantal, fermez là maintenant, et admirez le travail…

Au bar, y’avait une fille seule. Et voilà que je lui offre un verre en la branchant comme un gros lourd.

- Heu..? Déconne-pas Sonialtre ! Rends-moi mon forfait et on en parle plus merde !
- Mais il n’est pas question d’en débattre davantage !
- Écoute, on en était presque à l’existence possible d’une ou plusieurs entités divines quand il s’est passé un truc bizarre en moi, mais... je sais plus quoi au juste...
- Tu t    ’es cassé quand je t’ai dit que je m’appelais Sonialtre !
- Ah ouais, c’est ça ouais.. !
- Ce qui représente, à mes yeux ,un acte d’une insupportable muflerie !
- Attends ! Et le coup des bottes allemandes alors ?
- En plus, je m’appelle même pas Sonialtre... c’est un pseudo !
- Sans dec ? Et comment que tu t’appelles alors ?
- Je m’ap...
- Non, laisse tomber j’men tape. Tu voudrais pas me rendre mon putain de forfait qu’on en finisse ?
- En fait, je m’appelle Jean Louis.
- Super. Bon, tu me le rends ce forfait?
- Oui mais, je m’appelle Jean Louis quand même…
- Dis... tu trouves pas qu’on a un peu de mal à communiquer toi et moi..?

Puis, on s’échange des compliments et quelques bactéries buccales. Après, on a fait ça chez elle. J’ai même pas enlevé mon masque. J’avais décidé de ne pas la croire. On finit par plus croire en rien à force de ne plus croire en grand chose.


                                                                  FIN          


C’était une plaisanterie bien sûr… Non, ce qui se passa en fait, c’est que cette fête, et cette fille ont fini par me gonfler. Alors, comme j’avais mal à la couille gauche et que c’était le petit matin, je décidai comme ça, de passer voir à l’improviste, mon burnologue Jamaïcain. Un mec bien. L’hôpital était pas très loin.

En pleine montée de mescaline, me voilà jeté dans les rues à marcher sur les mains. Je les avais autour du cou, mes jambes. Alors je marchais sur les mains. Cette soirée avait été vraiment merdique et cette matinée promettait d’être bien chiante aussi. Je ne savais pas bien ce que je foutais là mais je saignais de la couille gauche. C’était marrant.

Tant bien que mal et sans trop savoir comment, je me suis retrouvé dans le hall d’entrée de l’hôpital. Avec de drôles d’idées dans ma tête. C’est qui y’en avait du monde dans ce putain de hall. À l’accueil, je demandais un spécialiste en hurlant. Des couilles, le spécialiste ! Le docteur Moses ! Mon burnologue Jamaïcain ! Le pire, c’est qu’on me le fit répéter plusieurs fois avant de me faire embarquer par le service d’ordre. Des brutes. Pas spécialistes pour deux sous, les mecs. Mais ce qui les inquiétait eux, c’était tout ce sang que je pissais par la couille gauche.

- Mais enfin, pourquoi vous faites la fête à ce point là ?

Qu’ils arrêtaient pas de me demander.

- Est-ce que je sais, moi..?

Que je leur répondais comme ça.

Et pis... Franchement, vous ne savez pas vous amuser sans drogues, ni alcool…?

- Ben non…

Gonflant. J’étais à deux doigts de me tirer quand je décidais de simuler un évanouissement.

- Regardez ! Il  fait semblant de s’évanouir !

Qu’ils disaient en se tapant les côtes... J’étais vraiment vexé.

Après, ils ramassèrent mes miettes et me posèrent sur le fauteuil roulant. Direction : le cabinet du neurologue. Je leur dis que ce que je voulais moi, c’était m’entretenir avec un spécialiste des couilles et ils rigolaient de plus belle, ces cons là. Comme on roulait dans les couloirs, j’entendais des quatuors à cordes. Sur la route du neurologue.

Le neurologue, elle s’appelait Brisbane.

- Alors, monsieur Tronic ? Un problème de coordination vous empêche ?

Qu’elle me fait, Brisbane, d’entrée. Alors moi, je me marre et je regarde aussi ses jambes…

- Ben... c’est-à-dire que... j’aurais comme l’impression d’oublier des trucs en route... que je lui réponds.

- Vraiment ? Et… depuis quand exactement..? qu’elle me demande.

- Ben... je sais pas... la dernière image qui me vient, c’est Rebecca arrachant mon calbute avec les dents...

- Vous avez fait l’amour ? Qu’elle me demande, la neurologue...
- Mais putain ! je viens de vous dire que justement, je ne me souviens plus de rien !
- Et... quand était ce ?
- Ben, il me semble que c’était ce matin.
- Pourrais-je examiner le caleçon en question ?
- Je viens de vous dire qu’elle me l’avait arraché !
- Ah oui, c’est exact, oui…Avec les dents, donc.
- Oui, avec les dents ! Et cette conne m’a mordu une couille au passage !
- Amnésie sélective...
- Vous parlez de ma couille gauche ?
- Non, je parle de votre cas.
- Et ça veut dire quoi ça : “amnésie sélective” ?
- Ca veut dire que vous oubliez ce qui vous arrange.
- Oui ben , je préférerais oublier ce qui m’arrange pas !
- C’est la même chose.
- Ah..? Excusez moi là, vous êtes psy ou neurologue…?
- Mais c’est très intéressant sur le plan médico-légal.
- Et pourquoi, s’il vous plaît ?
- Et bien car qu’il s’agit en clair, et si j’ai bien compris, de trous de mémoire pendant l’acte sexuel.
- Et donc..?
- Et donc, c’est très intéressant sur le plan médico-légal.
- Ah..? (un temps) Alors, on baise...?

Ensuite elle s’accroupit pour me sucer les pneus et je me souviens plus de rien.

Dans son rapport, elle a prétendu que pendant qu’on le faisait je m’étais interrompu pour lui demander ce que nous étions en train de faire et que ça s’appelait : “amnésie globale transitoire”. Y’avait pas lieu de se vexer pour si peu. D’ailleurs, elle était pas vexée, elle était neurologue. Même qu’elle s’était bien marré paraît-il, quand j’ai remis ça en l’interrogeant sur la date possible de nos prochains rapports. “Rien qu’une amnésie coïtale récurrente !” qu’elle rigolait comme ça.

À un moment quand même, je me suis demandé si elle se foutait pas un peu de ma gueule cette conne de Brisbane… Au tribunal surtout… C’est vrai quoi ! Moi, tout ce dont je me souvenais, c’était... de vagues préliminaires. Et ils se la fendaient la poire, les jurés, en se passant les photos de mon ablation de la couille…
Tandis que je menaçais Brisbane avec une arme à feu… Je criais au complot ! Je hurlais au photo-montage ! Et ils riaient de plus belle. Ils riaient, ils riaient… Je dû même jouer un peu de flûte pour les calmer, ces rats.

Jean Pol Tronic

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